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samedi 11 mai 2013

Dissertation sur l'apologue


Sujet : la forme de l’apologue vous semble-t-elle efficace pour défendre une opinion ?

La fable, la parabole, le conte philosophique, le récit utopique et même le mythe : autant de formes différentes de l’apologue, qui est un récit plaisant en vers ou en prose, qui illustre une leçon ou une morale. Le lecteur a toujours plaisir à réfléchir à partir d’une histoire plutôt que de lire un austère traité de morale ou de philosophie. Cependant, on peut se demander si l’apologue est efficace pour défendre une opinion. On verra ce qui peut attirer le lecteur et la nature des enseignements qu’il trouve dans ce genre littéraire. On en montrera aussi les limites et qu’il existe d’autres genres tout aussi attractifs et efficaces.

I) Un récit plaisant

A) Par la nature variée des actants

- Le regard étranger qui dépayse et amuse en montrant nos travers sociaux sous un angle cocasse est un bon moyen d’attirer le lecteur. C’est le cas dans les contes philosophiques de Voltaire. Ainsi Babouc ou Candide sont des étrangers ou des naïfs qui découvrent les défauts de la société de leur temps et s’offusquent de la barbarie des guerres, du scandale de l’esclavage, de la saleté des villes, entre autres.
- Les animaux ou les végétaux sont choisis aussi pour incarner des types sociaux ou psychologiques. La Fontaine se sert du lion pour critiquer le roi ou du renard pour cibler les hypocrites et les flatteurs et mettre en garde contre leurs agissements. Marie de France (XIIe siècle) dans L’assemblée des lièvres  montre qu’il est bien vain d’aller trouver son bonheur ailleurs que chez soi.
- Les personnages magiques des contes de fées figurent le bien ou le mal comme la fée et la sorcière. Les objets aussi sont symboliques et peuvent illustrer une leçon, comme la statue d’or et de boue que fait fabriquer Babouc dans Le monde comme il va de Voltaire et qui représente la société avec ses qualité et ses défauts.

B) Par les péripéties qui tiennent en haleine ou amusent

- Les apologues prennent souvent la forme du récit d’apprentissage ou d’initiation. Ainsi le héros est envoyé en mission et doit vaincre des obstacles et en ressortir fortifié. Que ce soit un adulte ou un enfant, il découvre, déjoue des pièges, réfléchit et redresse des situations injustes. Le petit Poucet de Perrault, le plus faible de la fratrie va trouver le moyen de sauver ses frères et leur faire retrouver le chemin de la maison grâce à sa débrouillardise. Candide se retrouve dans des situations rocambolesques ou dangereuses et va finalement découvrir le secret du bonheur dans le travail et une petite communauté solidaire.
- La saynète croquée par un fabuliste comme Florian (XVIIIe siècle) dans Le Chat et le miroir, après un début piquant : « Sur une table de toilette, ce chat aperçut un miroir », nous donne à voir les contorsions comiques d’un chat, obstiné à découvrir les secrets d’un miroir. Il se résigne enfin à en abandonner le mystère qui le dépasse et à retourner à un domaine à sa portée, à savoir les souris !
- Les récits utopiques présentent des sociétés idéales qui sont tout le contraire des sociétés existantes, que ce soient Utopia de Thomas More ou La Cité du soleil de Campanella.
Par leur brièveté, leur fantaisie, leur charge comique, les apologues plaisent au lecteur et l’instruisent. Les registres utilisés comme le merveilleux ou l’ironie voilent la plate réalité et actionnent l’imagination et la réflexion.

Lilypad, une cité flottante et écologique | © Vincent Callebaut Architectures

II) Les enseignements des apologues

A) Développer la réflexion individuelle

- En montrant les défauts de l’homme ordinaire, les apologues invitent à les corriger. Ainsi le fort, comme le chêne, dans la fable de La Fontaine, aura intérêt à prendre exemple sur le roseau faible et à plier pour ne pas se rompre.
- Les grands de ce monde devraient bien se souvenir : « qu’on a souvent besoin d’un plus petit que soi » ainsi que le découvre sire lion dans Le Lion et le Rat de la Fontaine.
- Les leçons de sagesse abondent pour tous, comme l’aphorisme du bon Turc dans Candide : « Le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice et le besoin »

B) Favoriser l’esprit critique collectif

- Proposer une cité idéale, c’est montrer les défauts du temps concerné et inciter à transformer la société. L’Eldorado de Candide concentre l’idéal des Lumières où les prisons et les tribunaux sont remplacés par un imposant palais des sciences et où le roi est débonnaire et accessible à ses sujets.
- Les contre-utopies des temps modernes mettent en garde contre les dérives perverses des sciences poussées à l’extrême comme Dans le meilleur des mondes de Huxley où la génétique a pris le pouvoir et la liberté des hommes.
- Parfois les fables contribuent à la concorde sociale. Ainsi la fable d’Esope où se disputent l’estomac et les pieds, reprise par La Fontaine dans Les membres et l’estomac (Fables, III, 2), montre que le corps humain comme le corps social a besoin de « travailleurs » (les membres) et de « directeurs » (l’estomac) pour pouvoir fonctionner. On raconte qu’au Ve siècle av. J.-C., cette fable arrêta une rébellion du petit peuple contre la noblesse romaine !

Critiquer et proposer, poser des questions et apporter des réponses : voilà les objectifs des apologues. Ils font appel à l’imagination, la sensibilité, l’émotion, le rire et surtout à la réflexion. Tous sont didactiques et couvrent tous les domaines : moral, politique, social, philosophique, religieux. Cependant ils ont des limites et certains autres genres littéraires peuvent être tout aussi efficaces, voire plus.

III) Les limites des apologues et les autres moyens de défendre une opinion

A) Les limites

- Certaines morales contenues dans les fables peuvent ne pas être si compréhensibles que cela, surtout pour les enfants. Rousseau l’avait montré dans L’Emile et écrivait « on achète l'agrément aux dépens de la clarté ». Il en est de même quand les auteurs usent de l’ironie et de l’allusion : certains lecteurs auront du mal à décrypter le message subtil et feront même des contresens.
- Rousseau, encore, reprochait aux fables leur morale ambiguë, pas si morale au fond. Prenant l’exemple de La Cigale et la Fourmi, il déplorait que ce récit encourage l’enfant à être « avare et dur » et en plus, en prenant plaisir « à railler dans ses refus » de charité. Il conclut en disant que « au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon ». Platon, bien avant lui, déconseillait de lire Homère à cause des mauvais exemples véhiculés par les mythes.
- Enfin, quelques apologues reflètent l’idéologie de leur temps ou propagent des idées conservatrices, caricaturales ou choquantes. Candide n’échappe pas à un certain manichéisme et la caricature de la philosophie de Leibniz frise la mauvaise foi. Certaines utopies font la part belle au pouvoir d’une élite qui peut devenir tyrannique comme dans L’Autre Monde de Cyrano de Bergerac où les enfants prennent le pouvoir sur les parents et où « la virginité est un crime » !

B) Des formes littéraires concurrentes de l’apologue

- Le théâtre est une excellente tribune pour diffuser des idées. Marivaux l’avait bien compris en mettant en scène dans L’Ile des esclaves l’inversion des rapports sociaux entre maîtres et valets pour montrer, non pas qu’il fallait faire la révolution, mais que seul le hasard de la naissance ou de la vie  nous attribuait une condition et qu’il fallait être juste et raisonnable et ne pas abuser de ses avantages.
- La nouvelle et le roman peuvent avoir valeur d’apologue avec plus de finesse et de profondeur psychologique. Les Contes normands de Maupassant, La Métamorphose de Kafka ou Le baron perché de Calvino présentent tous les rapports conflictuels au sein de la famille ou du groupe social de manière imagée ou réaliste. Grégoire Samsa métamorphosé en cafard  chez Kafka n’existe plus pour ses proches et devient objet de répulsion et de rejet alors que le baron de Calvino fuit sa famille pour s’établir définitivement dans les arbres pour conquérir sa liberté.
- Enfin l’essai ou la lettre ouverte comme l’article J’accuse de Zola prennent clairement positon et usent d’une argumentation directe et claire qui ne laisse aucun doute sur les positions de l’auteur. C’est le cas du Traité de la tolérance de Voltaire ou du Contrat social de Rousseau.

L’apologue par sa diversité et sa souplesse se prête bien à la diffusion des idées, opinions et réflexions de toutes natures. Le récit est court, captivant et va à l’essentiel. On use de persuasion pour rallier le lecteur à une opinion. On s’intéresse aussi bien à la morale privée qu’à l’éthique sociale, politique ou religieuse. On critique une conduite ou une société et on propose des remèdes. Mais la distanciation, provoquée par le masque de la fiction et des registres fantaisistes, nuit à l’identification, parfois brouille même le message qui est mal compris par le lecteur. Une représentation théâtrale lèvera mieux les doutes et touchera une assemblée plus nombreuse. L’argumentation directe de l’essai ou l’approfondissement psychologique du roman et de la nouvelle longue seront plus clairs mais demanderont plus d’efforts au lecteur. Socrate, lui, préconisait le dialogue où les questions étaient plus importantes que les réponses. L’art de la conversation qui était, avant, l’apanage des Français semble pourtant prendre une forme moderne et se généraliser dans les forums sur Internet. Comme quoi exprimer des idées et les faire partager est toujours d’actualité.

Corrigé de Céline Roumégoux

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