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mardi 7 février 2017

Bienvenue sur Littérature-et-Commentaires


La poésie amoureuse au fil du temps, à cœur battant.

Édition Flammarion, collection Étonnants Classiques,

Auteure Céline Roumégoux

En librairie et sur le net dès le 1ier septembre 2016.

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Monplaisir Lettres







mercredi 26 octobre 2016

L’île des esclaves (1725) de Marivaux, scène 2, discours de Trivelin



L’île des esclaves (1725) de Marivaux, extrait de la scène 2
Le discours de Trivelin



TRIVELIN. −  Ne m'interrompez point, mes enfants. Je pense donc que vous savez qui nous sommes. Quand nos pères, irrités de la cruauté de leurs maîtres, quittèrent la Grèce et vinrent s'établir ici dans le ressentiment des outrages qu'ils avaient reçus de leurs patrons, la première loi qu’ils y firent fut d'ôter la vie à tous les maîtres que le hasard ou le naufrage conduirait dans leur île, et conséquemment de rendre la liberté à tous les esclaves ; la vengeance avait dicté cette loi ; vingt ans après la raison l'abolit, et en dicta une plus douce. Nous ne nous vengeons plus de vous, nous vous corrigeons ; ce n'est plus votre vie que nous poursuivons, c'est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ; nous vous jetons dans l'esclavage pour vous rendre sensible aux maux qu'on y éprouve : nous vous humilions, afin que, nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l'avoir été. Votre esclavage, ou plutôt votre cours d'humanité dure trois ans, au bout desquels on vous renvoie si vos maîtres sont contents de vos progrès ; et, si vous ne devenez pas meilleurs, nous vous retenons par charité pour les nouveaux malheureux que vous iriez faire encore ailleurs, et, par bonté pour vous, nous vous marions avec une de nos concitoyennes. Ce sont nos lois à cet égard ; mettez à profit leur rigueur salutaire, remerciez le sort qui vous conduit ici ; il vous remet en nos mains durs, injustes et superbes. Vous voilà en mauvais état, nous entreprenons de vous guérir; vous êtes moins nos esclaves que nos malades, et nous ne prenons que trois ans pour vous rendre sains, c'est-à-dire humains, raisonnables et généreux pour toute votre vie.

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L’île des esclaves (1725) est une comédie en prose de Marivaux, en un acte comportant onze scènes. Quatre personnages échouent sur une île. Ce sont deux couples de maîtres et valets : Euphrosine et sa servante Cléanthis, d’une part, et Iphicrate et son valet Arlequin, d’autre part. Dans la scène 2, la loi de l’île est présentée par Trivelin, le gouverneur, qui accueille les naufragés. On verra en quoi son discours est une leçon de morale qui prépare par étapes les maîtres à un programme de rééducation.

I) Un exorde autoritaire

- L’impéro-négation associée au verbe « interrompre » (« Ne m'interrompez point, mes enfants ») a pour objectif d’imposer le silence et de demander l’attention de l’auditoire.
- La désignation paternaliste « mes enfants » adoucit le ton autoritaire de l’ordre liminaire et induit une attente de soumission de la part des auditeurs ainsi infantilisés.
- La deuxième phrase correspond à une figure de rhétorique, la prétérition : « Je pense donc que vous savez qui nous sommes ». La conjonction de conséquence « donc » a une valeur phatique et la présentation des habitants de l’île va suivre. Cette phrase est destinée à éveiller la curiosité de l’auditoire qui craint de ne pas être informé et redouble d’attention. 

II) L’historique de l’île ou l’art d’inquiéter

- L’historique se fait avec les temps du récit : le passé simple et le plus-que-parfait. Ces temps révolus peuvent rassurer car les mœurs décrites ne sont plus en usage.
- Cependant le lexique des rapports entre maîtres et esclaves est largement utilisé et est associé au vocabulaire de l’humiliation et de la vengeance (« maîtres, patrons, cruauté, ressentiment, outrages, vengeance »). Les pères fondateurs de l’île quittèrent la Grèce, lieu d’oppression, de leur propre initiative et choisirent leur nouvelle résidence. La première loi de l’île fut celle du talion extrême : les maîtres « que le hasard ou le naufrage conduirait dans l’île » étaient exécutés et les esclaves libérés ; les situations de pouvoir sont inversées. Un tel préambule ne peut qu’inquiéter les maîtres naufragés qui écoutent ce récit.

III) Le triomphe de la raison ou comment rassurer

- « La raison » est sujet de phrase (« vingt ans après la raison l'abolit »), c’est le ressort de l’action. « Raison » s’oppose à « vengeance ». La nouvelle loi s’appuie sur la notion qui est si chère aux philosophes du XVIIIe siècle.
- Le temps de gestation est de vingt ans, c’est le temps d’une génération. Marivaux montre que la sagesse ne s’acquiert pas instantanément et que les douleurs provoquées par l’injustice des dominants mettent du temps à s’effacer.

IV) Le programme de redressement

- Quantitativement, ce passage est le plus long et il est central dans le discours, c’est dire son importance.
- On note l’emploi de « nous » qui insiste sur le caractère collectif de l’application de la loi.
- Le champ lexical de la leçon est largement utilisé : « nous vous corrigeons / votre cours d’humanité / si vos maîtres sont mécontents de vos progrès ». Il est associé au vocabulaire de l’esclavage. La leçon consiste à faire subir aux maîtres la condition des esclaves.
- Les structures binaires de certaines phrases mettent en évidence le changement survenu avec l’application de la loi de raison : « nous ne nous vengeons plus, nous vous corrigeons / ce n’est plus votre vie que nous poursuivons, c’est la barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire ».
- Les objectifs sont clairement définis : « pour vous rendre sensibles aux maux / afin que nous trouvant superbes, vous vous reprochiez de l’avoir été ». L’expérience de l’humiliation doit amener une double réaction : la prise de conscience et le repentir des anciens maîtres. Le lexique moral est dominant dans ce passage.
-  La durée de trois ans est ensuite fixée sans aucune précision sur le contenu du programme de redressement. Deux solutions sont envisagées à l’issue du stage : le renvoi ou le maintien sur place avec mariage, selon que la leçon a porté ou non. En conséquence et malicieusement, le mariage est une punition ; pour justifier ce drôle de châtiment deux raisons sont données : « nous vous retenons par charité pour les malheureux que vous iriez faire encore ailleurs, et par bonté pour vous, nous vous marions avec une de nos concitoyennes ». Trivelin ne semble pas prévoir que les concitoyennes puissent s’en trouver malheureuses ! Peut-être est-ce aussi une solution nataliste, à moins que le mariage ne soit dans son esprit une autre forme d’esclavage…

V) La péroraison ou l’hymne à la guérison

- Des impératifs d’encouragement : « mettez à profit / remerciez le sort » marquent la conviction et l’enthousiasme de Trivelin.
- Des oppositions entre deux séries de trois adjectifs : « durs, injustes et superbes » et « humains, raisonnables et généreux » donnent de l’emphase à la fin du discours et constituent l’apothéose de cette pédagogie du retournement de statut.
- La métaphore filée du traitement médical qui prend le relais du vocabulaire de la leçon : « vous voilà en mauvais état, nous entreprenons de vous guérir / vous êtes moins nos esclaves que nos malades » assimile le programme éducatif à une cure de désintoxication.
- Enfin, on peut remarquer que jamais Dieu n’est évoqué. Au début du discours, il est fait allusion au « sort » qui semble conduire le destin des hommes. La raison, elle, étant le garant de la bonne conduite sociale. Il s’agit donc d’une rééducation morale, intellectuelle et sociale et non d’un endoctrinement religieux.

Le programme de l’île est-il une utopie ? Oui, dans le sens où l’accès à ce lieu est difficile, où la microsociété vit en autarcie, isolée des autres contrées. Non, du fait que rien n’est dit sur son organisation politique, économique ou religieuse. On sait que c’est une république avec des cantons et c’est tout. Ce que suggère Marivaux c’est que le hasard qui nous fait naître maître ou valet peut aussi retourner cette situation. Cet échange des rôles qui est caractéristique de son théâtre peut être ressenti comme un avertissement aux privilégiés. Cependant Marivaux n’est pas subversif jusqu’au bout puisque tout rentrera dans l’ordre préétabli grâce à la magnanimité des valets. Les maîtres retrouveront leur statut sans même devoir suivre le cours d’humanité de trois ans puisqu’ils bénéficieront d’une remise de peine pour bonne conduite. Marivaux vise dans cette courte comédie non pas l’esclavage des Noirs comme le feront Montesquieu ou Voltaire mais l’inégalité sociale de l’Ancien Régime. Beaumarchais, en 1784 ira plus loin dans l’audace et la contestation avec le personnage de Figaro. Et la Révolution de 1789 abolira les privilèges et fera triompher le principe d’égalité.

L'île des esclaves par la Compagnie Altaïr en 2008, ici Arlequin et Iphicrate.


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Voici une variante pour expliquer cette scène : le plan thématique

I) Un discours péremptoire

- Une structure nette avec exorde, narration, exposition de la thèse et péroraison.
- Des tournures d’insistance et des circonstancielles de but pour faire entrer la leçon.
- Un ton paternaliste et des impératifs pour dire la loi.
- Le recours aux images frappant l’imagination : l’école et la maladie.

II) Une méthode pour corriger

- Opposition entre un passé de vengeance et un présent de raison.
- La pédagogie de l’expérience avec un vocabulaire moral.
- Une durée et des conditions de sortie du stage de rééducation.

III) Une utopie ?

- Le choix du vocabulaire moral et médical laisse présager une grand confiance dans les notions de vertu, raison et cœur.
- Le lieu choisi est caractéristique des utopies. L’époque reculée participe du même objectif.
- La notion de progrès et l’enthousiasme final de Trivelin montrent l’aspect chimérique du projet. Les bons sentiments restent trop présents.


Céline Roumégoux (octobre 2016)

lundi 17 octobre 2016

Le père Goriot (1835) de Balzac, madame de Beauséant, le mentor de Rastignac


La leçon de Madame de Beauséant


Bruno Garcin (Eugène de Rastignac) et Nadine Alari (Vicomtesse de Beauséant). 
 Téléfilm français de Guy Jorré diffusé en 1972, scénario de Jean-Louis Bory.

- Eh ! bien monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il mérite de l’être. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur de la misérable vanité des hommes. Quoique j'aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m'étaient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N'acceptez les hommes et les femmes que comme des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faîte de vos désirs. Voyez.-vous, vous ne serez rien ici si vous n'avez pas une femme qui s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret ! ne le livrez pas avant d'avoir bien su à qui vous ouvrirez votre cœur. Pour préserver par avance cet amour qui n'existe pas encore, apprenez à vous méfier de ce monde-ci. Écoutez-moi, Miguel... (Elle se trompait naïvement de nom sans s'en apercevoir.) Il existe quelque chose de plus épouvantable que ne l'est l'abandon du père par ses deux filles, qui le voudraient mort. C'est la rivalité des deux sœurs entre elles. Restaud a de la naissance, sa femme a été adoptée, elle a été présentée; mais sa sœur, sa riche sœur, la belle madame Delphine de Nucingen, femme d'un homme d'argent, meurt de chagrin ; la jalousie la dévore, elle est à cent lieues de sa sœur ; sa sœur n'est plus sa sœur ; ces deux femmes se renient entre elles comme elles renient leur père. Aussi, madame de Nucingen laperait-elle toute la boue qu'il y a entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon. Elle a cru que de Marsay la ferait arriver à son but, et elle s'est faite l'esclave de Marsay, elle assomme de Marsay. De Marsay se soucie fort peu d'elle. Si vous me la présentez, vous serez son Benjamin 1, elle vous adorera. Aimez-la si vous pouvez après, sinon servez-vous d'elle. Je la verrai une ou deux fois, en grande-soirée, quand il y aura cohue; mais je ne la recevrai jamais le matin. Je la saluerai, cela suffira. Vous vous êtes fermé la porte de la comtesse pour avoir prononcé le nom du père Goriot. Oui, mon cher, vous iriez vingt fois chez madame Restaud, vingt fois vous la trouveriez absente. Vous avez été consigné. Eh! bien, que le père Goriot vous introduise près de madame Delphine de Nucingen. La belle madame de Nucingen sera pour vous une enseigne. Soyez l'homme qu'elle distingue, les femmes raffoleront de vous. Ses rivales, ses amies, ses meilleures amies, voudront vous enlever à elle. Il y a des femmes qui aiment l'homme déjà choisi par une autre, comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, espèrent avoir nos manières. Vous aurez des succès. A Paris, le succès est tout, c'est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l'esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu'est le monde, une réunion de dupes et de fripons. Ne soyez ni parmi les uns ni parmi les autres. Je vous donne mon nom comme un fil d'Ariane 2  pour entrer dans ce labyrinthe. Ne le compromettez pas, dit-elle en recourbant son cou et jetant un regard de reine à l'étudiant, rendez-le-moi blanc. Allez, laissez-moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos batailles à livrer.



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En rédigeant Le Père Goriot (1835), Balzac eut, comme il l’écrit, « une idée de génie » : faire circuler ses personnages d’une œuvre à l’autre. Ainsi, Rastignac réapparaîtra dans vingt-six romans dont Illusions perdues, La Peau de chagrin, La Cousine Bette. Il décide aussi à la même époque d’organiser son œuvre en trois cycles : étude de mœurs (dont Le père Goriot pour la section Scènes de la vie privée), études philosophiques et analytiques. Il donnera le titre générique La Comédie humaine en 1842. Il veut faire l’inventaire de la société de son temps qu’il se propose de reproduire et d’expliquer. Eugène de Rastignac, jeune étudiant pauvre d’origine noble, vit à la pension Vauquer à Paris et rêve de réussir socialement. Sa cousine, Madame de Beauséant, se fera son mentor grâce à son nom et à ses relations. Elle lui fait ici une « leçon », mode d’emploi pour « arriver » dans cette société de la Restauration. On verra en quoi ce discours est à la fois celui d’une experte lucide et celui d’une femme désenchantée et blessée.

I) Un discours critique et construit

A) La leçon d’un mentor : un raisonnement déductif et didactique

- Ce discours commence par un conseil cynique : « traitez ce monde comme il mérite de l’être ». Suivent une promesse d’aide et un jugement global sévère sur la société de l’époque où règnent « la corruption féminine » et « la misérable vanité des hommes ». Ce jugement fait office de postulat d’où va découler  la démonstration de madame de Beauséant (raisonnement déductif). Le ton est vif et les propos sont sans détour. Elle ne pratique pas la langue de bois. Elle conserve cependant avec Eugène de Rastignac une certaine distance en le vouvoyant et en le désignant par son nom de famille. La familiarité n’est pas de mise dans son milieu aristocratique.
- Elle débute sa démonstration par un argument d’expérience et d’autorité en soulignant sa connaissance de « ce livre du monde » qu’elle connaît bien désormais : « Maintenant je sais tout ». Cela l’autorise à donner des conseils brutaux pour attaquer cette société comme elle le mérite : « Frappez sans pitié, vous serez craint ». Les hommes et les femmes ne sont que « des chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais ». Elle conçoit la société comme un univers de violence où il y a des bourreaux et des victimes, termes qu’elle emploie plus loin. Le verbe « crever » dénote son profond mépris pour l’humanité qu’elle fréquente et qu’elle assimile à des animaux.
- La clef de la réussite, selon elle, pour un jeune homme désargenté, c’est une femme d’influence : « Il vous la faut jeune, riche, élégante ». Il ne peut être question d’amour : « Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret ! ». Elle insiste beaucoup sur la nécessité de ne pas dévoiler ses sentiments au point qu’elle développe cette idée sur six phrases, ce qui est sans doute trop et trahit chez elle une blessure que l’on examinera plus loin.

B) Sous les préjugés de la vicomtesse, une critique en règle de la haute société de la Restauration

- Le fait d’être « bien né », c’est-à-dire d’appartenir à l’aristocratie, l’emporte sur le pouvoir de l’argent. Madame de Beauséant se sert de l’exemple de la rivalité des deux filles du père Goriot qui toutes deux ont fait un beau mariage. Mais seule Madame de Restaud dont le mari « a de la naissance » a été adoptée, c’est-à-dire acceptée par le grand monde. Sa sœur, madame de Nucingen, n’est que riche par son mariage avec un banquier roturier et reste à l’écart du tout Paris, ce qui lui est insupportable !
- Il existe aussi une géographie mondaine à Paris. La rive droite de la Seine et la rue Saint-Lazare, où se trouve le quartier des affaires, sont méprisées par l’aristocratie dont le quartier général est le faubourg Saint-Germain et la rue de Grenelle : « Madame de Nucingen laperait toute la boue qu’il y a entre la rue Saint-Lazare et la rue de Grenelle pour entrer dans mon salon » déclare Madame de Beauséant avec mépris.
- Cette dernière, très fière d’appartenir à cette caste prestigieuse, est très hautaine vis-à-vis des parvenues comme Madame de Nucingen, n’acceptant de les recevoir « qu’une ou deux fois en grande soirée », c’est-à-dire en public « quand il y aura cohue » et que cela passera inaperçu. Mais jamais « le matin », c’est-à-dire en privé, car ce serait pour elle se déclasser et déchoir. Il existe donc des codes qu’il est impératif de connaître pour rencontrer le succès social et Rastignac a commis une bévue en rappelant l’origine sociale d’une femme « adoptée » par l’aristocratie : « Vous vous êtes fermé la porte de la comtesse (Mme de Restaud) pour avoir prononcé le nom du père Goriot ».
- Elle fait mention de la puissance de son nom pour être introduit dans le monde, car elle est vicomtesse : « Je vous donne mon nom comme un fil d’Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. Ne le compromettez pas […] rendez-le moi blanc ». En onomastique, le patronyme Beauséant signifie qui sied bien, c’est-à-dire qui est respectable, de bonne allure. Balzac  décrit alors sa posture pendant qu’elle tient ces propos : « recourbant son cou et jetant un regard de reine à l’étudiant ». Le congé mondain qu’elle lui donne : « Allez, laissez-moi. Nous autres femmes, nous avons aussi nos batailles à livrer », montre bien qu’elle entend régner et le vocabulaire du combat est significatif de la conception qu’elle se fait des rapports sociaux entre les sexes.



II) Le point de vue d’une femme sur les femmes

A) Le rôle déterminant des femmes dans la société de la Restauration

- La naissance roturière pour une femme ne semble pas un handicap social insurmontable pour madame de Beauséant puisqu’elle conseille à Rastignac de parvenir grâce à une femme « jeune, riche, élégante ». Elle ne lui fait pas obligation de choisir une aristocrate. Il y a là une sorte d’hypocrisie et de contradiction car on sent la jalousie secrète pour la bourgeoisie d’argent d’où le rejet violent et méprisant de la côtoyer. En revanche, il faut savoir s’en servir…
- Ainsi, la rivalité entre les deux sœurs est pour madame de Beauséant « quelque chose de plus épouvantable que ne l’est l’abandon du père par ses deux filles, qui le voudraient mort ». Cette lutte sororicide conduit la sœur déclassée à des bassesses avec les hommes : « elle s’est faite l’esclave de de Marsay. […] De Marsay se soucie fort peu d’elle ». C’est sans doute une des preuves « de la profonde corruption féminine » dont parlait Madame de Beauséant au début de son discours.
- Néanmoins, elle conseille à Rastignac de s’enticher de cette femme et de l’exploiter : « La belle madame de Nucingen sera pour vous une enseigne ». Elle suscitera ainsi la jalousie des autres femmes : « Il y a des femmes qui aiment l’homme déjà choisi par une autre, comme il y a de pauvres bourgeoises qui, en prenant nos chapeaux, espèrent avoir nos manières ». Comparer Rastignac à un chapeau à la mode est cependant très méprisant et il faut que ce dernier soit avide de succès pour ne pas s’en offenser ! Mais ce sont surtout les riches bourgeoises qui sont la cible de la vicomtesse et, dans son mépris, elle manque de finesse et de tact avec son cousin.
- Enfin pour réussir, il faut avoir du succès et il passe par les femmes : « Si les femmes vous trouvent de l’esprit, du talent, les hommes le croiront. […] Vous pourrez alors tout vouloir ».

B) Une femme blessée et blessante

- Malgré son assurance et son expérience revendiquée, madame de Beauséant est une femme blessée et malheureuse en amour. Elle commet un lapsus linguae en désignant Eugène de Rastignac par le prénom de son amant qui vient de l’abandonner pour une autre : « Ecoutez-moi, Miguel ». Dès lors, on comprend mieux son amertume contre les femmes.
- Elle avoue dès le début s’être fait berner sur la société et sur les sentiments : « il y avait des pages qui cependant m’étaient inconnues ».
- On comprend mieux de ce fait son insistance du début quand elle recommande à Rastignac de ne jamais laisser « soupçonner » ses sentiments et sa mise en garde contre le monde : « une réunion de dupes et de fripons ». Pour ne pas souffrir, il faut se méfier et prendre de la hauteur et du détachement.

Madame de Beauséant tient un discours organisé et plutôt cynique à Rastignac. Elle lui donne le mode d’emploi de la réussite sociale en général et le moyen particulier de se faire admettre et d’être remarqué et admiré : se servir des femmes, comme le fera Georges Duroy dans Bel-Ami (1885) de Maupassant. Elle critique la société de la Restauration qui est une société de classes, de privilèges et d’argent où les femmes tiennent un rôle déterminant. Cependant sous sa dénonciation, on ressent son dépit amoureux, son désir de revanche en utilisant Rastignac comme un instrument. Sous ses airs de grande dame, elle est finalement fragile, blessée et donc blessante. On retrouve chez elle des traits de la marquise de Merteuil des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos (1782).

Céline Roumégoux (octobre 2016)