Translate

vendredi 11 mai 2018

Bienvenue sur Littérature-et-Commentaires








Ecrivez-nous via notre formulaire de contact
 (voir colonne de droite)

Retrouvez-nous sur 

Monplaisir Lettres







samedi 30 septembre 2017

Amphitryon 38, acte II, scène 2, Giraudoux, commentaire de texte



Amphitryon 38 (1929) de Giraudoux
Extrait de l’acte II, scène 2
Une nuit « divine » ?


[…]
JUPITER. — Quelle nuit divine !
ALCMÈNE. — Tu es faible, ce matin, dans tes épithètes, chéri.
JUPITER. — Je dis divine !
ALCMÈNE. — Que tu dises un repas divin, une pièce de bœuf divine, soit, tu n’es pas forcé d’avoir sans cesse de l’invention. Mais, pour cette nuit, tu aurais pu trouver mieux.
JUPITER. — Qu’aurais-je pu trouver de mieux ?
ALCMÈNE. — À peu près tous les adjectifs, à part ton mot divin, vraiment hors d’usage. Le mot parfait, le mot charmant. Le mot agréable surtout, qui dit bien des choses de cet ordre : quelle nuit agréable !
JUPITER. — Alors la plus agréable de toutes nos nuits, n’est-ce pas, de beaucoup ?
ALCMÈNE. — C’est à savoir.
JUPITER. — Comment, c’est à savoir ?
ALCMÈNE. — As-tu oublié, cher mari, notre nuit de noces, le faible fardeau que j’étais dans tes bras, et cette trouvaille que nous fîmes de nos deux cœurs au milieu des ténèbres qui nous enveloppaient pour la première fois ensemble dans leur ombre ? Voilà notre plus belle nuit.
JUPITER. — Notre plus belle nuit, soit. Mais la plus agréable, c’est bien celle-ci.
ALCMÈNE. — Crois-tu ? Et la nuit où un grand incendie se déclara dans Thèbes, d’où tu revins dans l’aurore, doré par elle, et tout chaud comme un pain. Voilà notre nuit la plus agréable, et pas une autre !
JUPITER. — Alors, la plus étonnante, si tu veux ?
ALCMÈNE. — Pourquoi étonnante ? Oui, celle d’avant-hier, quand tu sauvas de la mer cet enfant que le courant déportait, et que tu revins, luisant de varech et de lune, tout salé par les dieux et me sauvant toute la nuit à bras le corps dans ton sommeil… Cela était assez étonnant !… Non, si je voulais donner un adjectif à cette nuit, mon chéri, je dirais qu’elle fut conjugale. Il y avait en elle une sécurité qui m’égayait. Jamais je n’avais été aussi certaine de te retrouver au matin bien rose, bien vivant, avide de ton petit déjeuner et il me manquait cette appréhension divine, que je ressens pourtant toutes les fois, de te voir à chaque minute mourir dans mes bras.
JUPITER. — Je vois que les femmes aussi emploient le mot divine ?…
ALCMÈNE. — Après le mot appréhension, toujours.
Un silence.
JUPITER. — Quelle belle chambre !
ALCMÈNE. — Tu l’apprécies surtout le matin où tu y es en fraude.
JUPITER. — Comme les hommes sont habiles ! Par ce système de pierres transparentes et de fenêtres, ils arrivent, sur une planète relativement si peu éclairée, à voir plus clair dans leurs maisons qu’aucun être au monde.
ALCMÈNE. — Tu n’es pas modeste, chéri. C’est toi qui l’as inventé.
JUPITER. — Et quel beau paysage !
ALCMÈNE. — Celui-là tu peux le louer, il n’est pas de toi.
JUPITER. — Et de qui est-il ?
ALCMÈNE. — Du maître des dieux.
JUPITER. — On peut savoir son nom ?
ALCMÈNE. — Jupiter.
JUPITER. — Comme tu prononces bien les noms des dieux ! Qui t’a appris à les mâcher ainsi des lèvres comme une nourriture divine ? On dirait une brebis qui a cueilli le cytise et, la tête haute, le broute. Mais c’est le cytise qui est parfumé par ta bouche. Répète. On dit que les dieux ainsi appelés répondent quelquefois par leur présence même.
ALCMÈNE. — Neptune ! Apollon !
JUPITER. — Non, le premier, répète !
ALCMÈNE. — Laisse-moi brouter tout l’Olympe… D’ailleurs j’aime surtout prononcer les noms des dieux par couples : Mars et Vénus, Jupiter et Junon… Alors je les vois défiler sur la crête des nuages, éternellement, se tenant par la main… Cela doit être superbe !
JUPITER. — Et d’une gaîté… Alors tu trouves beau, cet ouvrage de Jupiter, ces falaises, ces rocs ?
ALCMÈNE. — Très beau. Seulement l’a-t-il fait exprès ?
[…]


  • Jean Giraudoux (1882-1944)


Commentaire de l’extrait
Amphitryon 38 de Giraudoux se présente comme la 38e version du mythe en 1929, après celles de Plaute et de Molière. Jupiter, roi des Dieux, a séduit Alcmène, épouse d’Amphitryon, en prenant l’apparence de son époux. Dans l’acte II, scène 2, on assiste à un dialogue entre Jupiter et Alcmène, au matin, après une nuit d’amour. Dans cette scène qui repose sur un quiproquo comique, se dégage une réflexion sur l’humain et le divin.



 I) Une scène burlesque



A) Un malentendu sur les mots ou la nuance sémantique



- Tout repose sur la qualification de la qualité de la nuit d’amour entre Jupiter et Alcmène. Quand Jupiter qualifie cette nuit de « divine », Alcmène conteste cet adjectif qu’elle trouve mal approprié et « hors d’usage » ; pour elle, il serait mieux associé à de la nourriture, comme une « pièce de bœuf « ou « un repas ». Le mot « divin » est alors pris dans une acception imagée et hyperbolique et non dans son sens littéral. C’est une façon de « désacraliser » le sens du mot et de le rattacher à la matière « consommable ».

- Elle propose des variations plus « terre à terre » comme « parfait, charmant, agréable » où on note un decrescendo dans l’intensité du sens et de la sensation.

- Les questions inquiètes de Jupiter qui a besoin d’être rassuré sur sa virilité ne manquent pas d’amuser le spectateur : cette nuit d’amour n’était-elle pas « la plus belle nuit ou la plus étonnante  » à défaut d’être « divine » ? Il n’avait employé le mot « divin » que dans une sorte de demi-révélation sur son identité et s’attendait à l’acquiescement ravi d’Alcmène.

- Les réserves d’Alcmène et les rappels des nuits antérieures passées avec son vrai mari sont autant de brimades pour Jupiter qui se trouve dévalorisé par rapport à un simple mortel.



B) Un malentendu sur l’identité ou la révélation allusive



- Le mot « divine », comme on l’a vu, n’était pas anodin et était déjà une allusion voilée à l’identité de Jupiter.

- Dans la suite de la scène, Jupiter ose se rapprocher de la révélation : « On peut savoir son nom ? » ou « Comme tu prononces bien les noms des dieux ! ».

- On assiste à un jeu sur la double énonciation car le public, mieux informé qu’Alcmène, se demande si Jupiter va se dévoiler et quelle serait alors la réaction d’Alcmène : « On dit que les dieux ainsi appelés répondent quelquefois par leur présence même. ».

- Les réponses d’Alcmène sont décevantes pour Jupiter car le prestige divin est malmené et, pour elle, les dieux se déclinent par couples, comme en série : « D’ailleurs j’aime surtout prononcer les noms des dieux par couples : Mars et Vénus, Jupiter et Junon… ». C’est, bien sûr, une façon de rappeler à Jupiter qu’il a une épouse légitime à laquelle il doit fidélité.

 - « Brouter tout l’Olympe » en écho avec l’image employée par Jupiter « On dirait une brebis qui a cueilli le cytise et, la tête haute, le broute » assimile le panthéon divin à un vil pâturage et cela ne peut que froisser l’orgueil de Jupiter qui se trouve banalisé et plutôt ridicule.



II) Une réflexion sur le divin et l’humain



A) Le divin dévalorisé



- Ce qui terrasse vraiment Jupiter, c’est lorsqu’Alcmène qualifie leur nuit d’amour de banalement « conjugale » : « Non, si je voulais donner un adjectif à cette nuit, mon chéri, je dirais qu’elle fut conjugale. » Le roi des Dieux, loin d’être un amant exceptionnel, se situe dans la norme et la routine du mari légitime.

- Pire, c’est un mari très humain jusqu’à la caricature : « bien rose, bien vivant, avide de ton petit déjeuner ». On dirait qu’elle fait allusion à un enfant ou à un petit animal.

- La vision qu’Alcmène a des dieux est, au mieux, esthétique ou, au pire, simpliste : « Alors je les vois défiler sur la crête des nuages, éternellement, se tenant par la main… Cela doit être superbe ! ».

- Elle doute même à propos du plan de Dieu concernant la beauté de la création : « Très beau. Seulement l’a-t-il fait exprès ? » Dès lors, Jupiter ne peut qu’entendre la louange de l’humain.



B) L’humain valorisé



- L’éloge qu’Alcmène fait d’Amphitryon devient poétique  et sensuel: « Et la nuit où un grand incendie se déclara dans Thèbes, d’où tu revins dans l’aurore, doré par elle, et tout chaud comme un pain. » Ou encore cette allusion au sauvetage d’un enfant par son mari : « [il] revint, luisant de varech et de lune, tout salé par les dieux et me sauvant toute la nuit à bras le corps dans ton sommeil… »

- Elle rappelle malicieusement les inventions de l’homme : « Tu n’es pas modeste, chéri. C’est toi qui l’as inventé. » à propos des vitres que Jupiter nomme « ce système de pierres transparentes et de fenêtres ».

- L’humain est pour elle sécurisant : « Il y avait en elle (la nuit conjugale) une sécurité qui m’égayait », tandis que le divin est inquiétant : « Après le mot appréhension, toujours. » quand Jupiter lui dit : « Je vois que les femmes aussi emploient le mot divine ?… »



Giraudoux joue du quiproquo et du comique de situation pour instaurer une complicité avec le public qui s’amuse de voir un dieu soucieux de sa virilité et qui rit de la franchise cruelle d’Alcmène. Mais au-delà de cet aspect burlesque, le dramaturge relativise la puissance des dieux et même la grandeur de la création. Les humains semblent avoir plus d’intelligence, de charme et de bon sens. Dans une autre de ses pièces, Electre (1937), Giraudoux va même jusqu’à traiter les dieux de « boxeurs aveugles » qu’il vaut mieux ne pas déranger afin qu’ils ne déclenchent pas des catastrophes pour l’humanité. Alcmène, loin de rêver au statut de déesse, fait l’éloge de la condition de mortel et de ses limites et se méfie de l’illusion divine.

Céline Roumégoux (2017)
Tous droits réservés

lundi 25 septembre 2017

Hommage à Jeanne Moreau, Le Tourbillon



« Le Tourbillon » est une chanson française écrite par Serge Rezvani (né en 1928), chantée par Jeanne Moreau ( 1928-2017) et rendue célèbre par le film Jules et Jim de François Truffaut, en 1962. 



Elle avait des bagues à chaque doigt, 
Des tas de bracelets autour des poignets, 
Et puis elle chantait avec une voix 
Qui, sitôt, m'enjôla. 

Elle avait des yeux, des yeux d'opale, 
Qui me fascinaient, qui me fascinaient. 
Y avait l'ovale de son visage pâle 
De femme fatale qui m'fut fatale 
De femme fatale qui m'fut fatale 

On s'est connu, on s'est reconnu, 
On s'est perdu de vue, on s'est r'perdu d'vue 
On s'est retrouvé, on s'est réchauffé, 
Puis on s'est séparé. 

Chacun pour soi est reparti. 
Dans l'tourbillon de la vie 
Je l'ai revue un soir, aïe, aïe, aïe, 
Ça fait déjà un fameux bail 
Ça fait déjà un fameux bail 

Au son des banjos je l'ai reconnue. 
Ce curieux sourire qui m'avait tant plu. 
Sa voix si fatale, son beau visage pâle 
M'émurent plus que jamais. 

Je me suis soûlé en l'écoutant. 
L'alcool fait oublier le temps. 
Je me suis réveillé en sentant 

Des baisers sur mon front brûlant 
Des baisers sur mon front brûlant 

On s'est connu, on s'est reconnu. 
On s'est perdu de vue, on s'est r'perdu de vue 
On s'est retrouvé, on s'est séparé. 
Puis on s'est réchauffé. 

Chacun pour soi est reparti. 
Dans l'tourbillon de la vie. 
Je l'ai revue un soir ah ! là là 
Elle est retombée dans mes bras. 
Elle est retombée dans mes bras. 

Quand on s'est connu, 
Quand on s'est reconnu, 
Pourquoi s’perdre de vue, 
Se reperdre de vue ? 

Quand on s'est retrouvé, 
Quand on s'est réchauffé, 
Pourquoi se séparer ? 

Alors tous deux on est reparti 
Dans le tourbillon de la vie 
On a continué à tourner 
Tous les deux enlacés 
Tous les deux enlacés. 
Tous les deux enlacés.

mercredi 22 mars 2017

La question de l'homme, argumentation, Cyrano de Bergerac, Montesquieu, Lahontan



Bac blanc 2012 série S

Objet d'étude : la question de l’homme dans les genres de l’argumentaire du XVIe siècle à nos jours.

Texte A : Cyrano de Bergerac, Les États et Empires du Soleil, 1662
Texte B : Montesquieu, Lettres Persanes, 1721
Texte C :
Louis-Armand de Lom d'Arce, baron de Lahontan,  Dialogue entre le baron de Lahontan et un sauvage d'Amérique (1703)



Texte A : CYRANO de BERGERAC, Les États et Empires du Soleil, 1662.
[Une perdrix nommée Guillemette la Charnue, blessée par la balle d’un chasseur, a demandé devant un tribunal réparation « à l’encontre du genre humain ».]
Plaidoyer fait au Parlement des oiseaux, les Chambres assemblées, contre un animal accusé d’être homme.
« Examinons donc, messieurs, les difficultés de ce procès avec toute la contention1 de laquelle nos divins esprits sont capables.
« Le nœud de l’affaire consiste à savoir si cet animal est homme et puis en cas que nous avérions qu’il le soit, si pour cela il mérite la mort.
« Pour moi, je ne fais point de difficultés qu’il ne le soit, premièrement, par un sentiment d’horreur dont nous nous sommes tous sentis saisis à sa vue sans en pouvoir dire la cause; secondement, en ce qu’il rit comme un fou; troisièmement, en ce qu’il pleure comme un sot; quatrièmement, en ce qu’il se mouche comme un vilain; cinquièmement, en ce qu’il est plumé comme un galeux; sixièmement, en ce qu’il a toujours une quantité de petits grès carrés dans la bouche qu’il n’a pas l’esprit de cracher ni d’avaler; septièmement, et pour conclusion, en ce qu’il lève en haut tous les matins ses yeux, son nez et son large bec, colle ses mains ouvertes la pointe au ciel plat contre plat, et n’en fait qu’une attachée, comme s’il s’ennuyait d’en avoir deux libres; se casse les deux jambes par la moitié, en sorte qu’il tombe sur ses gigots; puis avec des paroles magiques qu’il bourdonne, j’ai pris garde que ses jambes rompues se rattachent, et qu’il se relève après aussi gai qu’auparavant. Or, vous savez, messieurs, que de tous les animaux, il n’y a que l’homme seul dont l’âme soit assez noire pour s’adonner à la magie, et par conséquent celui-ci est homme. Il faut maintenant examiner si, pour être homme, il mérite la mort.
« Je pense, messieurs, qu’on n’a jamais révoqué en doute que toutes les créatures sont produites par notre commune mère, pour vivre en société. Or, si je prouve que l’homme semble n’être né que pour la rompre, ne prouverai-je pas qu’en allant contre la fin de sa création, il mérite que la nature se repente de son ouvrage ?
« La première et la plus fondamentale loi pour la manutention2 d’une république, c’est l’égalité; mais l’homme ne la saurait endurer éternellement : il se rue sur nous pour nous manger; il se fait accroire que nous n’avons été faits que pour lui; il prend, pour argument de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre, et le peu de résistance qu’il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer à ses maîtres, les aigles, les condors, et les griffons, par qui les plus robustes d’entre eux sont surmontés.
« Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait-elle diversité d’espèce, puisque entre eux-mêmes il se rencontre des nains et des géants ?
« Encore est-ce un droit imaginaire que cet empire dont ils se flattent; ils sont au contraire si enclins à la servitude, que de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C’est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu’ils ont établies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maîtres, que comme s’ils appréhendaient que la liberté ne leur vînt de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de toutes parts, dans l’eau, dans l’air, dans le feu, sous la terre.
1. contention : effort, application.
2. manutention : maintien.


Texte B : MONTESQUIEU, Lettres Persanes, 1721.
Lettre XXX
Rica au même1, à Smyrne
Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi; les femmes mêmes faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait; si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan. » Chose admirable ! Je trouvais de mes portraits partout; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.
Tant d’honneurs ne laissent2 pas d’être à charge3 : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare; et quoique j’aie très bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore dans ma physionomie quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement : libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique : car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche. Mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : « Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »
De Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.
1. à son ami Usbek.
2. ne laissent pas : n’empêchent pas.
3. être à charge : causer une gêne.


 Texte C : Louis-Armand de Lom d'Arce, baron de Lahontan,  Dialogue entre le baron de Lahontan et un sauvage d'Amérique (nommé Adario) (1703) Des Lois : Deuxième entretien

ADARIO – […] Quel genre d'hommes sont les Européens ! Quelle sorte de créatures qui font le bien par force et n'évitent à faire le mal que par la crainte des châtiments?
Si je te demandais ce que c'est qu'un homme, tu me répondrais que c'est un Français, et moi je te prouverai que c'est plutôt un castor. Car un homme n'est pas homme à cause qu'il est planté droit sur ses deux pieds, qu'il sait lire et écrire, et qu'il a mille autres industries.
J'appelle un homme celui qui a un penchant naturel à faire le bien et qui ne songe jamais à faire du mal. Tu vois bien que nous n'avons point des juges; pourquoi? parce que nous n'avons point de querelles ni de procès.
Mais pourquoi n'avons-nous pas de procès? C'est parce que nous ne voulons point recevoir ni connaître l'argent. Pourquoi est-ce que nous ne voulons pas admettre cet argent?
C'est parce que nous ne voulons pas de lois, et que depuis que le monde est monde nos pères ont vécu sans cela. Au reste, il est faux, comme je l'ai déjà dit, que le mot de lois signifie parmi vous les choses justes et raisonnables, puisque les riches s'en moquent et qu'il n'y a que les malheureux qui les suivent.
Venons donc à ces lois ou choses raisonnables. Il y a cinquante ans que les gouverneurs du Canada prétendent que nous soyons sous les lois de leur grand capitaine. Nous nous contentons de nier notre dépendance de tout autre que du grand Esprit; nous sommes nés libres et frères unis, aussi grands maîtres les uns que les autres; au lieu que vous êtes tous des esclaves d'un seul homme.
Si nous ne répondons pas que nous prétendons que tous les Français dépendent de nous, c'est que nous voulons éviter des querelles. Car sur quel droit et sur quelle autorité fondent-ils cette prétention? Est-ce que nous nous sommes vendus à ce grand capitaine?
Avons-nous été en France vous chercher?
C'est vous qui êtes venus ici nous trouver.
Qui vous a donné tous les pays que vous habitez? De quel droit les possédez-vous?
Ils appartiennent aux Algonkins depuis toujours. Ma foi, mon cher frère, je te plains dans l'âme.
Crois-moi, fais-toi Huron. Car je vois la différence de ma condition à la tienne. Je suis maître de mon corps, je dispose de moi-même, je fais ce que je veux, je suis le premier et le dernier de ma nation ; je ne crains personne et ne dépends uniquement que du grand Esprit. Au lieu que ton corps et ta vie dépendent de ton grand capitaine ; son vice-roi dispose de toi, tu ne fais pas ce que tu veux, tu crains voleurs, faux témoins, assassins, etc.
Tu dépends de mille gens que les emplois ont mis au-dessus de toi. Est-il vrai ou non ? Sont-ce des choses improbables et invisibles ?
Ha ! mon cher frère, tu vois bien que j'ai raison; cependant, tu aimes encore mieux être esclave français, que libre Huron. Ah! le bel homme qu'un Français avec ses belles lois, qui croyant être bien sage est assurément bien fou! puisqu'il demeure dans l'esclavage et dans la dépendance, pendant que les animaux eux-mêmes jouissant de cette adorable liberté, ne craignent, comme nous, que des ennemis étrangers.

I. Vous répondrez d’abord à la  question suivante (4 points) :
En quoi et comment l’homme est-il critiqué dans ces trois textes ? Votre réponse devra être organisée et faire des références précises aux textes.

II. Vous traiterez ensuite au choix un des sujets suivants (16 points) :

Commentaire :
Vous commenterez le texte de Montesquieu.
Dissertation :
Quel est l’intérêt de recourir à un regard extérieur pour argumenter ? Vous organiserez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus et sur vos connaissances et lectures personnelles.

Invention :
Imaginez la réponse de l’homme au réquisitoire du juge dans le texte de Cyrano de Bergerac, sous la forme d’un plaidoyer en faveur de l’humanité.

 


Correction du bac blanc 2012 série S

La question transversale : En quoi et comment l’homme est-il critiqué dans ces trois textes ? Votre réponse devra être organisée et faire des références précises aux textes.

                Sous l’Ancien Régime, critiquer les défauts sociaux, politiques et religieux exposait à la censure. Aussi les auteurs prenaient-ils des précautions : en particulier, ils plaçaient leurs critiques dans la bouche d’un étranger ou d’un animal, ce qu’on appelle le regard extérieur. C’est le cas pour Cyrano de Bergerac, Lahontan et Montesquieu dans les extraits respectifs de leurs œuvres : Les États et Empires du Soleil, 1662 ;  Dialogue entre le baron de Lahontan et un sauvage d'Amérique (1703) ; Lettres Persanes, 1721. On peut se demander comment et en quoi l’homme social est critiqué. Après les définitions péjoratives de l’homme données par ces textes, on verra quels sont les défauts dénoncés et les intentions des auteurs.

                Les textes donnent une définition négative de l’homme par la voix d’un animal et de deux étrangers, au discours direct, dans un plaidoyer judiciaire, une lettre et un dialogue.
                La perdrix Guillemette, du parlement des oiseaux, dans son plaidoyer, trouve à l’homme sept caractéristiques qui peuvent s’organiser autour de trois aspects. D’abord, est stigmatisé le physique de l’homme, repoussant pour un oiseau,  lui inspirant de « l’horreur » « en ce qu’il est plumé comme un galeux ». Son comportement extravagant est ensuite ridiculisé, car « il rit comme un fou », «  pleure comme un sot », « se mouche comme un vilain » et « a toujours une quantité de petits grès carrés dans la bouche ». Enfin, et c’est le plus important, l’homme se livre à toutes sortes de simagrées, comme de « se casse[r] les deux jambes par la moitié, en sorte qu’il tombe sur ses gigots » pour s’adonner à la magie, c’est-à dire à la prière et donc à la religion. Montesquieu dirait, sous la plume de son Persan, que c’est plutôt l’habit qui fait l’homme, c’est-à dire son apparence, et plus cette apparence est exotique et étrange, plus l’individu éveille l’intérêt des autres : « Il faut avouer qu’il a l’air bien persan ». Quant à l’Indien de Lahontan, il compare dans sa tirade l’homme européen à « un castor » car « un homme n'est pas homme à cause qu'il est planté droit sur deux pieds, qu'il sait lire et écrire, et qu'il a mille autres industries ».

                Les auteurs insistent sur les défauts de l’homme, des moins graves aux plus graves.
                Si la curiosité et la superficialité des Parisiens sont dénoncées par le Persan, la perdrix est plus virulente qui accuse l’homme d’atteinte meurtrière à la Nature et à l’égalité entre les êtres vivants. L’homme qui veut tout dominer est, lui-même, prompt à la servitude : « ils sont au contraire si enclins à la servitude, que de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté » et « se forgent des dieux » pour être sûrs d’avoir des maîtres. L’Indien s’attaque à l’argent qui entraîne des lois, or «  les riches s'en moquent et qu'il n’y a que les malheureux qui les suivent ». Ces lois entraînent l’asservissement des Algonquins or « nous sommes nés libres et frères unis, aussi grands maîtres les uns que les autres », et la servitude des Européens « pendant que les animaux eux-mêmes jouissant de cette adorable liberté, ne craignent, comme nous, que des ennemis étrangers ». Lahontan, avant Diderot, dénonce l’illégitimité du colonialisme.
                C’est donc bien la dénonciation des atteintes aux droits de l’homme et des êtres vivants en général qui est au cœur des textes de Lahontan et Cyrano de Bergerac. Dans les trois textes sont dénoncés l’arrogance, le sentiment de supériorité, la curiosité déplacée et la domination usurpée qu’exercent les hommes, dits civilisés, sur les peuples étrangers, primitifs ou même le règne animal. Tous les renvoient à leurs faiblesses et à leur manque de lucidité et de libre arbitre.

                Les trois textes sont des critiques des mœurs et des mentalités européennes. Le texte de Montesquieu est plus humoristique et léger que les deux autres car il ne s’en prend ici qu’à une forme de snobisme des Parisiens. La perdrix voudrait bien faire condamner l’homme à mort pour obtenir réparation de la blessure subie et le ton est polémique. Quant à l’Indien qui dit à son interlocuteur français : «  Crois-moi, fais-toi Huron » et définit l’homme comme « celui qui a un penchant naturel à faire le bien et qui ne songe jamais à faire du mal », son discours est didactique et fraternel. Tous les auteurs appellent à se mettre à la place de l’autre, à réfléchir aux notions de liberté, d’égalité et de fraternité. Deux rejettent le joug de la religion et des lois et tous appellent à l’ouverture d’esprit et au respect de l’autre, de l’animal et des lois de la nature. Tous ces combats intellectuels se poursuivront, de manière plus scientifique avec les travaux des ethnologues comme ceux  de Claude Lévi Strauss au XXe siècle.




Correction de la Dissertation :

Quel est l’intérêt de recourir à un regard extérieur pour argumenter ? Vous organiserez votre réponse en vous appuyant sur les textes du corpus et sur vos connaissances et lectures personnelles.


I) Plaire au lecteur et le distraire

A) Dépayser et faire rêver : discours utopique des gens d’Eldorado

B) Amuser ou inquiéter par l’anthropomorphisme : roman de Renard, Etats et Empire du soleil de Cyrano de Bergerac, La Ferme des animaux de Orwel, les fables de La Fontaine, La Planète des singes de Pierre Boulle, La Métamorphose de Kafka …

C) Le regard des aliens : Fredric BROWN, En sentinelle, 1958

II) Dénoncer les atteintes à « l’autre », lutter contre les préjugés et réhabiliter « l’étranger » et même l’animal

A) Dénoncer l’esclavage et le colonialisme  comme institutions d’état: Les textes du corpus, Supplément au voyage de Bougainville de Diderot

B) Les ravages moraux et physiques apportés aux indigènes et les atteintes à la nature : Diderot, Lahontan

C) Lutter contre les préjugés : les indigènes ne sont pas des monstres, ils ont des qualités et de la sagesse. Les animaux éprouvent des sentiments et souffrent comme les humains.

III) Ridiculiser et rabaisser la superbe des Occidentaux et faire réfléchir à l’altérité

A) La caricature pour éprouver l’amour propre: Lettres persanes

B) Inverser les situations pour faire prendre conscience : dans les raisonnements des sauvages de Lahontan, Diderot
C) Prise de distance et de hauteur pour inciter à la réflexion de manière plus concrète que dans un essai

Céline Roumégoux